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Zoom sur l’Institute of Capacity Development d’Amref Health Africa : entretien avec George Kimathi, Directeur de L’ICD

EssentiELLES #3 

 

George Kimathi, Directeur de l’Institute of Capacity Development d’Amref health Africa, revient ici sur les interventions et innovations mises en oeuvre par cet institut pour répondre aux enjeux de pénuries et de manque de formation des personnels de santé en Afrique subsaharienne. 

Pouvez-vous présenter l’ICD et votre rôle au sein de cette structure ? 

L’ICD est le nouveau visage de ce qui a été pendant de nombreuses années l’Amref International Training Center, qui a vu le jour à Nairobi il y a trois décennies et a développé des programmes de renforcement des capacités pendant de nombreuses années, y compris des cours de courte durée, à la fois dans le domaine médical (formation d’infirmières pour la qualification) mais aussi dans le domaine non médical (gestion de projet, management, leadership, etc.). Il y a trois ans, nous avons fait le choix de scinder le Centre en deux avec d’une part, l’Amref International University (AMIU) et d’autre part l’Institute of Capacity Development (ICD), qui est responsable du premier pilier de la stratégie de coopération d’Amref : soutenir les ressources humaines pour la santé. 

Nos missions sont donc de développer le renforcement des capacités pour la formation d’infirmier.e.s, d’agents de santé communautaires, de nutritionnistes, de médecins, etc. Par ailleurs, nous faisons du plaidoyer pour une meilleure rémunération du personnel soignant, une meilleure organisation des structures, nous travaillons avec les GRETA (les infrastructures d’enseignement public) et voyons ce qui doit être amélioré, nous soutenons également les gouvernements dans leurs politiques relatives au personnel de santé.

Pour renforcer les capacités de formation, nous développons des cours de courte durée et travaillons en phase avec les GRETA pour les ressources de soins de santé qui eux-mêmes développent des cours qui correspondent aux besoins du terrain, par exemple sur les MNT – maladies non transmissibles – négligées (diabète, cancer etc.). Parallèlement, nous élaborons des programmes et des contenus que nous convertissons en version électronique et que nous diffusons sur des sources numériques. 

Je suis moi-même le directeur de l’ICD et je dirige son équipe. Je soutiens nos équipes nationales, nous travaillons très étroitement avec nos équipes en Zambie, au Malawi, en Ouganda, en Afrique de l’Ouest.

Quelles sont les plateformes e-learning que l’ICD développe ? A qui sont-elles destinées ? 

L’ICD a développé deux plateformes numériques clés : JIBU et LEAP. 

La première, JIBU, qui signifie « solution » en swahili, est une application que vous pouvez obtenir sur un playstore ou via notre site. Elle est liée à notre principale infrastructure de formation, le système de gestion pour l’apprentissage qui est une plateforme en ligne. Actuellement, nous avons 32 000 apprenants sur JIBU, certains d’entre eux suivent nos cours sur le Covid (prévention, vaccin, etc.), mais nous proposons également des cours sur le paludisme, le diabète, le cancer, etc. D’autres, suivent des cours développés par nos partenaires et que nous relayons sur la plateforme. Au total, il y a 60 cours sur JIBU suivis par des personnes à travers l’Afrique et hors d’Afrique. Nous l’utilisons depuis 10 ans mais nous continuons à l’améliorer. Le plus de cette plateforme, c’est qu’elle peut être utilisée aussi bien « en ligne » que « hors ligne », c’est-à-dire sans connexion internet. 

En milieu communautaire, la question de l’accès aux services de santé est cruciale et nécessite la part d’investissement la plus conséquente. C’est dans cette perspective que nous avons développé LEAP, qui est une plateforme d’apprentissage mobile généralement utilisée par les agents de santé communautaire. Elle peut être utilisée sur les smartphones mais aussi sur les téléphones de base, encore largement utilisés dans les communautés en Afrique. 

Nous l’utilisons pour dispenser nos formations mais elle permet aussi de fluidifier les échanges inter et intra-communautaires. C’est une plateforme très interactive qui favorise tant l’interaction entre les agents communautaires des différents villages qu’entre les agents de santé communautaires et les agents de santé conventionnels. Cela permet de joindre facilement et rapidement un.e infirmier.e ou un médecin en cas d’urgence. 

Les soins de santé primaires sont un défi primordial qu’on ne peut pas relever sans passer par les agents de santé communautaires qui travaillent très étroitement avec les communautés dans leur ensemble (enfants, mères, femmes, hommes, jeunes et adolescent.e.s, personnes âgé.e.s…) et avec les agents de santé conventionnels. Les plateformes sont en anglais et en français (et en swahili pour LEAP), mais une partie du contenu des cours existe dans les langues locales. 

Pourquoi les solutions de e-learning sont-elles pertinentes pour la formation du personnel de santé dans les pays d’Afrique ? 

L’Afrique subsaharienne présente un énorme déficit en ressources humaines, qu’il s’agisse d’infirmier.e.s, de sages-femmes, de médecins, de spécialistes ou de nutritionnistes. Nous sommes confrontés à la migration de notre personnel de santé vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Amérique du Nord, ce qui constitue un défi de taille. Même si nous développons des formations pour combler ce vide, nous ne ferons que les aider à partir pour un avenir meilleur. Les économies des pays d’Afrique ne sont pas en mesure de les soutenir et les conditions de travail ne sont pas aussi attrayantes qu’elles le seraient ailleurs. 

En Afrique subsaharienne, les statistiques indiquent qu’il n’y a qu’un travailleur de la santé pour 10 000 personnes. Ce chiffre est encore plus bas en Afrique rurale, où une femme doit marcher en moyenne 15 km pour avoir accès aux services de base fournis par une infirmière. L’Afrique sub-saharienne a beau englober 11% de la population mondiale, seulement 1% des dépenses mondiales pour la santé reviennent à l’Afrique, ce qui est beaucoup trop peu lorsque l’on constate l’ampleur des besoins en ressources et en formation. De plus, en Afrique subsaharienne, nous n’avons pas assez d’infrastructures institutionnelles (écoles d’infirmier.e.s et de sages-femmes, collèges de formation médicale). 

C’est là que l’apprentissage numérique devient une solution. Le coût de la formation en soi est une barrière majeure, elle coûte beaucoup d’argent. En utilisant des outils d’apprentissage numérique, vous réduisez ce coût de manière drastique. 

En Zambie, nous avons pu développer ces outils avec succès. Au lieu d’aller dans des écoles d’infirmier.e.s, qui implique de payer pour le logement, l’école, la nourriture, les frais universitaires, les étudiant.e.s ont pu suivre les mêmes enseignements depuis leur foyer et auprès de leur famille. Ils peuvent suivre ces cours sur des plateformes en ligne et contacter les enseignants et tuteurs virtuellement, le seul coût étant réduit à celui des frais de scolarité. 

Nous développons également ces outils en raison de la croissance de la technologie, de l’opérabilité de l’internet et de l’usage exponentiel du téléphone portable en Afrique. L’utilisation du numérique a augmenté assez rapidement au cours des dernières années, ce qui rend le moment propice pour nous de développer de telles solutions. Mais aussi l’Afrique a une population très jeune, 70% de ses habitants à moins de 35 ans, ce qui nous représente une véritable opportunité pour utiliser la technologie et l’innovation et assurer des formations avec des outils modernes. Enfin, la pandémie de Covid-19 a rendu ces méthodes d’enseignements encore plus appropriées.

Quels sont les principaux défis et enjeux liés à l’utilisation des outils de formation à distance ?

En se basant sur le profil d’un.e infirmier.e ou d’une sage-femme en Afrique subsaharienne que l’on souhaiterait former et qu’il.elle est basé.e en périphérie, le premier enjeu qui se pose est l’opérabilité de l’internet sur place. Il n’y a qu’environ 40 % de connectivité et d’accès à l’internet en Afrique subsaharienne, ce qui signifie qu’il est impossible d’atteindre 60 % du territoire et des personnes qui y vivent. 

Un autre défi auquel nous sommes confrontés est le coût de cet accès à l’internet, et donc des solutions numériques. Le rapport entre le salaire de ces personnes et le coût d’internet fait qu’il leur est souvent impossible de s’offrir cet accès. Il y a bien d’autres besoins qui entrent en concurrence, sachant que les statistiques indiquent que l’Afrique a de loin l’accès à internet le plus cher au monde. 

Mais aussi, pour pouvoir utiliser les ressources numériques, il faut de l’électricité. C’est une chose d’avoir un ordinateur portable ou une tablette, mais c’en est une autre d’avoir de l’électricité pour les charger et étudier. Seulement 47 % des personnes ont un accès régulier à l’électricité en Afrique subsaharienne. Dans les zones rurales, l’électricité peut être coupée pendant plusieurs jours. Par conséquent, le défi majeur est de pouvoir atteindre les agents de santé communautaire, les infirmier.e.s et les sages-femmes basé.e.s dans les zones rurales. 

Enfin, ce que nous avons constaté dans la plupart des pays, c’est le degré d’acceptation et le scepticisme des organismes réglementés par rapport à la formation en ligne du personnel de santé. Au Kenya, par exemple, un.e infirmier.e ne peut pas être formé.e en ligne complètement. Nous sommes autorisé.e.s à les former pour les mettre à niveau, leur fournir des cours de courte durée, mais il.elle.s ne peuvent pas être formé.e.s du lycée jusqu’à leur diplôme avec des solutions numériques. Ainsi, nous avons besoin de plus de lois qui nous permettraient de le faire. Ce scepticisme s’exprime à travers l’idée que les solutions numériques écartent l’expérience pratique que l’on acquiert avec des stages et des travaux pratiques. Alors, il faut davantage de sensibilisation et de plaidoyer pour prouver la pertinence des solutions numériques.