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La voix des expert.e.s : entretien avec Sékou Oumar Magassouba, Chef d’Unité à l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire en Guinée Conakry

EssentiELLES #5 

 

Sékou Oumar Magassouba est Chef d’Unité chargé de la mobilisation sociale au département de la communication à l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSS) en Guinée Conakry. L’ANSS est un établissement public guinéen dont les missions principales sont d’une part d’identifier les risques sanitaires pouvant menacer la santé des populations ainsi que de lutter contre les inégalités en santé. Sékou Oumar Magassouba revient ici sur les impacts de la pandémie de Covid-19 sur les droits et la santé sexuels et reproductifs en Guinée Conakry. 

 

Pouvez-vous présenter le rôle de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire ?

L’ANSS est un établissement public à caractère administratif placé sous la tutelle du Ministère de la Santé. Elle a pour responsabilité la prévention et la surveillance des maladies à potentiel épidémique, des urgences et catastrophes sanitaires en République de Guinée. Elle assure la gestion et de l’organisation de la riposte contre les épidémies et les pandémies. L’ANSS est l’institution de coordination en matière de riposte contre les urgences de santé publique.

Pouvez-vous nous présenter brièvement quels étaient les enjeux en matière de droits et santé sexuels et reproductifs en Guinée avant le début de la crise ? 

Cette question me semble être très complexe car les enjeux sur les droits et la santé sexuelle et reproductive en Guinée sont marqués par un tabou. Pour des raisons liées à notre culture, les questions relatives au sexe et à l’intimité ne sont pas discutées entre les parents et les enfants, ou encore entre les enfants et les autres institutions en charge de l’éducation sexuelle. Ce déficit d’informations autour de ces thématiques implique donc que les enfants sont davantage exposés, notamment les jeunes filles faisant face aux risques de grossesses précoces, de maladies sexuellement transmissibles et de violences basées sur le genre.

Parmi les autres problèmes que l’on peut citer, il y a l’aspect très important de l’insuffisance des financements pour soutenir les organisations de la société civile ayant pour mission de vulgariser et diffuser ces informations.

Il y a aussi la faible disponibilité des médicaments et intrants essentiels à la santé sexuelle et reproductive. On parle des contraceptifs mais aussi des médicaments d’urgence et des produits sanguins. Et cela est le cas dans toutes les structures que ce soit dans les centres de santé, dans les postes de santé, ou encore dans les hôpitaux.

On peut aussi parler de l’insuffisance des ressources humaines de qualité et de l’insuffisance des structures adaptées pour la prise en charge des cas liés aux violences sexuelles. Ces structures spécialisées ne sont pas très nombreuses et celles qui existent bel et bien ne sont pas suffisamment équipées pour s’acquitter pleinement de leurs responsabilités.

 

Quelles ont été les répercussions de la pandémie sur la disponibilité des services de santé sexuelle et reproductive dans votre pays ?

Il faut citer qu’au début de la pandémie de la Covid-19, il y a eu un impact négatif sur la santé qui fut constaté très vite à tous les niveaux concernant l’utilisation de services de santé, notamment de santé sexuelle et reproductive dans tout le pays. Les personnes croyaient qu’elles étaient susceptibles d’être infectées dans les structures de santé. Mais au fur et à mesure que les informations ont été relayées sur la Covid-19, notamment sur ses modes de transmission, sur les mesures préventives, etc., et que des directives ont été partagées par les autorités sur les gestes barrières, nous avons aussitôt connu un changement de comportement. La communication de masse a donc vraiment eu un impact positif sur ces problématiques.

Également, au début de la crise, certains personnels de santé avaient pris peur. Aussi, cela a entraîné des absences dans les structures de santé auxquelles se sont ajoutés les nombreux cas d’infections parmi le personnel. C’est d’ailleurs pour cela que lorsque nous avons décidé de lancer notre campagne de vaccination, nous avons priorisé les personnels de santé qui font partie des personnes de première ligne.

 

Avez-vous observé une perturbation dans les chaînes d’approvisionnement en équipements, en médicaments et produits de santé essentiels ou encore en traitements des infections sexuellement transmissibles dans le contexte de la pandémie ? Si oui, quels exemples pouvez-vous donner à ce propos et quelles conséquences pour la santé des femmes ?

Oui, il y a bien entendu eu des perturbations dans la chaîne d’approvisionnement, car pendant la période de confinement, l’Etat a mis en place des restrictions de confinement et de couvre feu afin de restreindre le mouvement des citoyens et la propagation du virus. Il fallait donc être muni d’une carte de négativité (au test) ou d’une attestation spéciale pour circuler. Cela a créé beaucoup d’embouteillages sur les routes aux heures précédant le couvre feu, ce qui a considérablement ralenti le temps d’approvisionnement des équipements et médicaments vers les structures de santé du pays. 

La faiblesse du suivi des grossesses, la diminution d’accès aux contraceptifs et l’augmentation du nombre d’accouchements hors structures sanitaires ont ainsi été des conséquences indirectes des mesures de confinement et de couvre-feu. 

Avez-vous observé une baisse de la demande, et notamment de la fréquentation des centres de santé par les femmes ? Si oui, sauriez-vous expliquer pourquoi et quelles en sont les conséquences pour les femmes et les filles ?  

Oui, il y a eu une baisse de la demande, notamment à cause de la crainte des personnes à l’idée de circuler. A cause des mesures de confinement puis de couvre-feu, les déplacements étaient très limités voire interdits. Cela a dissuadé les femmes et les filles de se rendre dans les centres de santé, par peur d’enfreindre la loi, si bien qu’elles pouvaient se trouver dans des situations d’urgence sans pouvoir consulter. 

 

Aussi, les médecins et le personnel de santé avaient eux aussi du mal à rejoindre les structures de santé à cause des embouteillages, des restrictions de déplacement et des barrages de contrôle.

Cela a eu un impact très négatif sur la santé des femmes et des filles. On a pu observer une diminution du suivi des grossesses et une hausse des accouchements hors structures médicales, alors assurés par des matrones ou des accoucheuses traditionnelles. Ces accouchements hors structures pouvaient donner lieu à des hauts risques de complication. Nous avons aussi observé une diminution des services d’offre de contraception. Pour bénéficier d’un mode de contraception et d’une ordonnance, les jeunes filles doivent préalablement consulter des médecins et sont soumises à un suivi très régulier. Cela a également été contraint dans le cadre de la pandémie, on a noté une hausse des rapports sexuels non-protégés, multipliant alors les risques des maladies sexuellement transmissibles et de grossesses non désirées. 

Enfin, la crainte de l’arrestation était doublée d’une crainte bien supérieure d’être contaminé par le virus du Covid-19 en fréquentant les centres de santé, du moins dans un premier temps de la pandémie. 

Quelle(s) réponse(s) nationale(s) a/ont été apportées pour assurer la continuité de l’offre et la disponibilité du personnel en matière de santé sexuelle et reproductive en Guinée ? Cela a-t-il été homogène à tous les niveaux de la pyramide sanitaire ? 

Les réponses nationales ont été menées dans le sens de la prise en charge, de la détection et de la sensibilisation des populations au virus.

A l’ANSS, nous avons une sous-commission composée de la direction nationale en charge de la santé de la reproduction maternelle et une direction chargée des pandémies. Ces cellules se sont concentrées sur le renforcement des mesures préventives pour contrer le virus en Guinée. Il y a aussi l’Organisation de la Prise en Charge par la multiplication des sites de détection et de prise en charge gratuite des malades du covid-19. Il a fallu amener le gouvernement à réfléchir sur nos capacités de dépistage des personnes symptomatiques et des cas contacts dans les quartiers et les districts. 

L’Organisation de la communication sur la pandémie a permis de sensibiliser en masse grâce au point de presse et infographies hebdomadaires, à la communication de masse à travers la diffusion de spots audiovisuels à la télévision et la radio. 

A cela s’ajoute le déploiement des agents de santé communautaire dans les concessions et au sein des communautés pour sensibiliser sur le virus, ses modes de transmissions et sur les gestes barrières. A ces occasions, les ASC fournissent des kits de lavage de main et des masques. 

Les autorités ont multiplié leurs efforts pour assurer la continuité des services de soin pour les femmes et les enfants et cela a été fait de manière rapide et homogène. Au début de la pandémie, Conakry était l’épicentre de l’épidémie, mais très vite des cas ont été notifiés sur tout le territoire guinéen, amenant alors le gouvernement à déployer ses efforts dans chaque district sanitaire. 

 Le virus circule toujours et les populations d’Afrique subsaharienne sont encore loin d’être vaccinées. Selon vous, quels sont les défis à relever aujourd’hui ?

Premièrement, les guinéens ont pu percevoir le vaccin comme un élément extérieur, venant de l’étranger. La sensibilisation est alors un enjeu de taille. L’adhésion de la population à la stratégie vaccinale est au cœur des priorités gouvernementales. Nous organisions des sessions de plaidoyer avec les autorités administratives, les ONGs, les leaders communautaires, confessionnels, religieux, qui sont des acteurs incontournables pour sensibiliser les populations guinéennes. 

Aussi, d’un point de vue plus pratique, la bonne conservation des vaccins dans les normes sanitaires réglementées est aussi un défi majeur. En Guinée, il y a souvent des coupures d’électricité ce qui engendre des problèmes pour garder les vaccins à la température réglementée dans les réfrigérateurs de conservation.

Enfin, un risque auquel il faut absolument remédier est la démobilisation des équipes de vaccination qui ne sont à ce jour pas toutes vaccinées et qui ne perçoivent pas toujours des salaires uniformes. Certaines équipes sont mieux rémunérées que d’autres en fonction de l’organisme (public ou privé) dont elles dépendent. Il faut donc à tout prix homologuer les per-diems pour ne pas arriver à une situation de frustration des agents vaccinateurs.