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Nous devons prendre en compte les besoins soulevés par les agent·e·s de santé communautaire et les partenaires de la société civile plutôt que d’imposer nos idées.

Entretien avec Shreehari Acharya, responsable de projets au sein de  Malaria Free Mekong, une plateforme d’organisations de la société civile basée à Bangkok.

1. Votre travail se consacre à la lutte contre le paludisme. Pourquoi ce combat est-il encore important aujourd’hui ?

Avant que le financement de l’initiative régionale de réponse au paludisme, le Global Funding of the Regional Artemisinin Initiative (RAI), ne soit lancée en 2014 dans la région, il n’existait aucune plateforme permettant aux différentes communautés d’exprimer leurs préoccupations et de partager leurs bonnes pratiques. J’ai commencé à coordonner la plateforme des organisations de la société civile sur le paludisme, Malaria Free Mekong, il y a 8 ans avec un petit groupe de personnes, et nous sommes aujourd’hui plus de 50 organisations au sein de ce réseau. Notre travail consiste à collecter les meilleures pratiques, à partager nos conclusions avec d’autres programmes implantés dans différents pays, et à défendre les intérêts des communautés. Ce rôle est crucial pour engager de nouveaux partenaires issus de la société civile dans l’élimination du paludisme. Malaria Free Mekong est d’ailleurs la seule plateforme financée par le Fonds mondial via le RAI, dans la région du Mékong.

La lutte contre le paludisme est encore importante aujourd’hui car près de la moitié du monde vit dans des régions où il existe un risque de transmission du paludisme. D’après le rapport de l’Organisation mondiale de la santé sur le paludisme dans le monde, publié en 2021 (disponible en anglais), on estime à 241 millions le nombre de cas de paludisme clinique et à 627 000 le nombre de décès. Cette maladie n’est pas nouvelle comme le virus du Covid-19, nous la combattons depuis des décennies. Bien que le nombre  de cas d’infection ait diminué depuis 10 ans, nous avons vu un regain préoccupant de la maladie ces deux dernières années. Aujourd’hui, les outils existent pour lutter contre la maladie mais l’enjeu est qu’ils soient utilisés correctement. C’est le travail des agent·e·s de santé communautaires et de la société civile qui a permis de réduire le nombre de cas et de décès. Avec le soutien et la mobilisation des communautés locales, il serait possible d’éliminer le paludisme très rapidement. 

Ce combat reste important car, contrairement au plaidoyer mené pour mettre fin à d’autres maladies, les voix de la société civile mobilisées contre le paludisme sont peu entendues et quand elles le sont, c’est pour aborder des enjeux très techniques. Les subventions importantes du Fonds mondial sont souvent gérées par les gouvernements, ce qui signifie moins de flexibilité et moins de priorité pour les  agent·e·s de santé communautaires. La région du Mékong est la seule capable de plaider et de s’unir en tant que communauté car le Fonds mondial soutient l’engagement et le plaidoyer des communautés par le biais de la plateforme Malaria Free Mekong. Il est essentiel de financer et de soutenir les agent·e·s de santé communautaire car ce sont les personnes confrontées au paludisme au quotidien : elles connaissent la langue, la culture et les conditions de vie des personnes infectées. Lorsque je me rends dans un autre pays du Mékong, je peux compter sur nos partenaires locaux pour planifier et mettre en œuvre les activités, car ce sont eux qui possèdent cette expertise. Nous devons prendre en compte les besoins des communautés et des partenaires de la société civile plutôt que d’imposer nos idées.

2. Comment pensez-vous que la lutte contre le paludisme a été impactée par la pandémie de Covid-19 ?

C’est difficile de répondre à cette question car pour l’instant,  peu d’analyses chiffrées ont été menées dans notre région. Toutefois, nous avons bien entendu dû faire face à des défis. Par exemple, le système de santé communautaire a été impacté : les agent·e·s ont dû se concentrer presque uniquement sur la réponse au Covid-19, pendant que d’autres maladies comme le paludisme, ont été mises de côté, oubliées. Non seulement les tests et les traitements sont devenus difficiles d’accès mais les gens ne voulaient pas non plus venir se faire soigner car ils avaient peur d’attraper ou de transmettre le Covid-19, surtout quand ils avaient de la fièvre, un symptôme du Covid et du paludisme.

Le Covid-19 nous a immobilisé dans notre lutte puisque nous ne pouvions plus voyager et donc nous ne pouvions plus suivre le travail ni évaluer les progrès obtenus. La surveillance du paludisme est essentielle, mais nous n’avons pas été en mesure de la mettre en œuvre en raison de la restriction des déplacements. De plus, certaines mesures de santé publique ont été coupées. Par exemple, les insecticides et les moustiquaires n’ont pas été distribuées comme prévu dans de nombreux endroits car la stratégie de distribution de masse a dû être changée par une distribution via du porte-à-porte, avec des ressources humaines limitées. Un autre impact négatif du covid, toujours causé par les restrictions de voyage, a été la perturbation de notre chaîne d’approvisionnement en médicaments et en tests. Dans certaines régions, même si l’approvisionnement était disponible, les partenaires n’étaient pas en mesure de les déplacer de l’entrepôt aux villages et de les apporter aux communautés qui en avaient besoin. Et finalement, il faut dire que les agent·e·s de lutte contre le paludisme n’ont eu d’autre choix que de concentrer leurs efforts sur la lutte contre le Covid-19.

3. Selon vous, quel est le rôle du Fonds mondial dans l’éradication du paludisme dans le monde et comment sa nouvelle stratégie peut-elle contribuer à intensifier cette lutte ?

Le Fonds mondial est le seul donateur à fournir des ressources qui vont directement aux communautés de notre région. Dans les 5 pays où je travaille (Cambodge, Laos, Myanmar, Thaïlande et Vietnam) et qui font partie du réseau RAI (Regional Artemisinin Initiative), la plupart des outils de lutte contre le paludisme sont financés par le Fonds mondial. L’initiative met l’accent sur les zones et les populations difficiles à atteindre comme les personnes migrantes et les travailleurs illégaux. Le Fonds mondial fournit des services gratuits à ces personnes et c’est un travail extraordinaire qui nous mène vers l’élimination de cette maladie.

Je travaille sur une plateforme pour les communautés et les organisations de la société civile. Grâce à ce soutien, nous sommes en mesure d’échanger régulièrement avec les agent·e·s de santé communautaire, de les écouter et de faire entendre leur voix dans les demandes de financement et les programmes du Fonds mondial. 

En ce qui concerne la nouvelle stratégie du Fonds mondial, je suis heureux de constater qu’elle soit davantage orientée vers les ressources destinées aux populations difficiles à atteindre que les précédentes. Au sein de l’Instance de coordination nationale (ICN) supervisant l’utilisation des subventions du Fonds dans un pays, il n’y a pas encore assez de participation significative des agent·e·s communautaire impliqué·e·s dans la lutte contre le paludisme et c’est fort regrettable. Il faudrait que le Fonds mondial se concentre davantage sur l’inclusion significative des agent·e·s communautaires mais globalement cette nouvelle stratégie donne l’espoir d’une réforme des CCM.

Le réseau RAI est un exemple unique car il possède sa propre instance de coordination régionale du Fonds mondial, composée de membres des cinq pays (Cambodge, Laos, Myanmar, Thaïlande et Vietnam). Les gouvernements, les universités, le secteur privé, les donateurs et les communautés sont  représentés de manière égale, signifiant ainsi que chaque voix est entendue.  Pour moi, c’est ce qui doit être mis en œuvre dans la prochaine stratégie. Pour ce faire, il faut tirer des enseignements de ce qui se passe dans notre région et les transposer dans différentes parties du monde. L’expérience acquise doit être transférée en Afrique, car grâce à la subvention du RAI, nous avons pu réduire considérablement le nombre de cas de paludisme, notamment les cas liés à la multirésistance aux médicaments. Si nous disposons d’un programme transfrontalier axé sur les zones reculées, nous pouvons réagir rapidement. De nombreux pays d’Afrique sont en difficulté parce que de nombreux cas de paludisme sont recensés dans des zones frontalières éloignées et difficiles à atteindre.

4. Quels sont les engagements nécessaires à prendre pour mettre fin au paludisme d’ici 2030 ? Quel est le message que vous aimeriez adresser aux dirigeants mondiaux ?

Le paludisme existe dans de nombreux endroits et c’est surtout dans les zones reculées et difficiles à atteindre comme dans les forêts qu’il faut agir. Dans la région du Mékong, les gens dépendent des activités forestières pour vivre et c’est pourquoi nous devons nous concentrer sur ces zones. Même si nous avons créé un mécanisme efficace, nous devons continuer ce combat jusqu’à ce que le paludisme disparaisse. Si nous n’avons pas de dialogue entre les communautés et la société civile, il est impossible d’atteindre les personnes marginalisées comme les travailleurs illégaux de ces zones reculées. Dans notre région, les services de lutte contre le paludisme sont gratuits et doivent continuer à l’être. 

Nous avons besoin d’un nouvel engagement et d’une nouvelle vision de la part des dirigeants mondiaux, d’autant plus que le Covid-19 a mis à mal les progrès réalisés au cours des dix dernières années. Nous étions sur la bonne voie et nous devons maintenant rattraper le retard pris. D’une autre façon, nous devons inclure un accompagnement interfrontalier dans cette lutte. Par exemple, le travail du réseau RAI se concentre sur cinq pays mais il faudrait également y inclure le Bangladesh et l’Inde car ces pays voisins ont beaucoup de cas de paludisme. Nous ne pouvons pas éliminer le paludisme au Myanmar si nous ne l’éliminons pas en Inde, et vice versa. 

Voici mes messages clés adressés aux dirigeants mondiaux : premièrement, n’abandonnez pas. L’interruption des progrès causés par le Covid-19 peut faire peur mais nous ne pouvons pas abandonner la lutte contre le paludisme car nous y sommes presque. Si ce n’est pas fait aujourd’hui, ce ne sera jamais fait. Deuxièmement, cette victoire ne sera possible que si nous avons l’engagement des gouvernements et les partenariats avec les communautés. La volonté des dirigeants locaux et des OSC locales est cruciale mais pas suffisante : nous avons besoin du soutien financier et de l’ambition des gouvernements pour éliminer le paludisme.