Entretien avec Pierre Breton, Directeur du Green Data 4 Health hébergé par l’Anses. Médecin de formation, il a précédemment occupé les postes de conseiller « eau, air, santé environnementale et adaptation » auprès de l’ancienne ministre de la Transition écologique, de conseiller « sobriété en intrants agricoles et qualité de l’eau » auprès de l’ancienne ministre déléguée chargée de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire et de conseiller « santé environnementale, une seule santé et planification écologique » auprès de l’ancienne ministre de la Santé.
1. Pouvez-vous partager avec nous une application concrète, réalisée ou en cours, qui illustre l’intérêt du croisement des données one health ?
Oui, plusieurs exemples très concrets montrent aujourd’hui l’intérêt du croisement des données santé et environnement.
Un premier exemple est le projet Somnibruit, conduit en Île-de-France, qui illustre très bien ce que permet l’approche One Health appliquée aux données et que le GD4H en lien avec la plateforme des données de santé ont accompagné. Ce projet a croisé des cartographies fines d’exposition au bruit environnemental notamment bruit routier, aérien et ferroviaire avec des données de santé issues du système de soins, en particulier les remboursements de médicaments liés aux troubles chroniques du sommeil. Concrètement, l’étude a permis de montrer que sur 510 000 personnes environ traitées chaque année pour des troubles chroniques du sommeil en Île-de-France, environ 15 000 cas pourraient être évités si les niveaux de bruit nocturne respectaient les seuils recommandés. Ce type de croisement de données permet donc de passer d’une perception diffuse du problème à une quantification précise de l’impact sanitaire, ce qui est essentiel pour orienter des politiques publiques très concrètes, par exemple en matière d’aménagement urbain, de régulation du trafic ou de gestion du bruit nocturne.
Nous commençons également à travailler sur des expérimentations urbaines, par exemple autour des îlots de chaleur urbains. Le croisement entre données climatiques fines, données d’aménagement, données de vulnérabilité sociale et données sanitaires permettront d’objectiver les impacts sanitaires des vagues de chaleur et d’éclairer des choix très opérationnels d’urbanisme, de végétalisation ou d’adaptation des bâtiments.
Ou encore, un chantier majeur en cours concerne l’interopérabilité des données PFAS. L’enjeu est de mieux relier les données, et notamment sur leur format, de surveillance environnementale, les données de consommation d’eau, les données alimentaires afin de renforcer l’évaluation des expositions et la capacité de décision des pouvoirs publics. C’est typiquement un cas où l’approche One Health prend tout son sens.
2. Quels sont les principaux défis actuels en matière de collecte, de croisement et de gouvernance des données ?
Les défis sont moins technologiques qu’on ne le pense souvent.
Je dirais qu’il y a aujourd’hui trois grands défis.
Le premier est un enjeu de confiance, qui est absolument central. Le croisement des données, en particulier lorsqu’il touche à la santé et à l’environnement, suppose un cadre clair, transparent et robuste. Les acteurs doivent être assurés que les données sont utilisées dans des conditions éthiques, sécurisées et conformes au droit. Mais la confiance concerne aussi les institutions entre elles : agences, ministères, organismes de recherche ou opérateurs publics doivent accepter de partager davantage leurs données et de travailler dans des logiques réellement collaboratives.
Le deuxième défi est celui de l’interopérabilité des données. Les données existent souvent déjà, mais elles sont produites selon des standards, des formats et des temporalités très différents. Le travail consiste donc à créer des passerelles entre ces bases de données, à harmoniser les référentiels et à permettre leur croisement. C’est un chantier à la fois technique et organisationnel, mais indispensable si l’on veut réellement exploiter le potentiel de l’approche One Health.
Le troisième défi est celui de l’ouverture et de la circulation des données dans l’ensemble de l’écosystème. Il s’agit à la fois d’encourager l’ouverture des données publiques, lorsqu’elle est possible et encadrée, pour qu’elles puissent être utilisées par les chercheurs, les universités, les collectivités territoriales, les associations ou encore les entreprises qui développent des solutions d’intérêt public. Mais il s’agit aussi, dans l’autre sens, de pouvoir mobiliser et intégrer des données produites par ces acteurs, notamment par les territoires ou certains acteurs économiques, afin d’enrichir la connaissance collective. L’objectif est donc de construire un écosystème de données réellement partagé, où chacun peut à la fois contribuer et bénéficier des connaissances produites.
Au final, la question n’est pas seulement d’accumuler des données, mais de créer les conditions pour qu’elles puissent être partagées, comprises et utilisées collectivement au service de la prévention et de la décision publique.
3. Le sommet One Health a lieu dans quelques semaines, en quoi la coopération internationale vous paraît-elle utile ou essentielle sur l’enjeu des données one health ?
La coopération internationale est essentielle, et pour moi l’enjeu est aussi de faire changer d’échelle le sujet de la donnée.
Aujourd’hui, la question des données reste encore largement traitée comme un sujet d’experts : experts scientifiques, institutions de recherche, ou parfois comme un sujet économique dominé par les grands acteurs du numérique. Or, si l’on veut réellement tirer parti des données pour prévenir les risques sanitaires et environnementaux, il faut porter ce sujet à un niveau politique beaucoup plus élevé.
La donnée est en train de devenir une ressource stratégique mondiale, au même titre que l’énergie, les matières premières ou l’alimentation. Elle doit donc faire l’objet de véritables stratégies publiques, de coopérations entre États et d’échanges internationaux organisés. Cela suppose de réfléchir collectivement aux règles de partage, aux standards communs, aux conditions d’accès et aux garanties en matière d’éthique, de sécurité et d’équité.
C’est d’autant plus important dans le cadre de l’approche One Health. Les grandes menaces sanitaires contemporaines, qu’il s’agisse des épidémies, des pollutions, de la perte de biodiversité ou des effets du changement climatique, sont par nature transnationales. Les comprendre et les anticiper nécessite de pouvoir croiser des données issues de nombreux pays et de multiples disciplines.
Le sommet One Health est donc une opportunité pour faire émerger une vision plus politique et collective de la gouvernance des données, qui ne soit pas uniquement structurée autour des intérêts économiques, mais qui associe pleinement les États, les institutions scientifiques et, in fine, les citoyens.
L’objectif est clair : faire de la donnée un outil au service de la prévention, de la connaissance et de la décision publique, afin de mieux anticiper les crises sanitaires et environnementales à venir.

